En 1787, la célèbre portraitiste Élisabeth Louise Vigée Le Brun expose un autoportrait au salon de peinture du Louvre. Sa fille sur les genoux, elle se représente esquissant un sourire gracieux, un rien charmeur, qui révèle de délicates dents blanches. Ne serait-ce pas là le premier sourire de l’art occidental ?

Aujourd’hui, ce genre de sourire est partout : publicités, affiches de campagne électorale, clichés personnels, photos de famille, réseaux sociaux et dans la plupart de nos échanges quotidiens. Il s’est imposé comme la norme de la représentation de soi, le symbole de notre être-au-monde. Les publicités agressives pour soins dentaires, le boom des solutions blanchissantes et l’apparition de « bars à sourire » à tous les coins de rue : il est clair que ce ­sourire « à la Vigée Le Brun » n’a jamais été aussi couru.

Mais étonnamment, au XVIIIe siècle, ce sourire avait été jugé scandaleux et déplacé par les contemporains de la peintre. Il laissait entrevoir des dents blanches et c’est précisément ce qui choquait. Depuis l’Antiquité, on n’avait jamais vu ça. Quiconque s’amuserait à parcourir les galeries et musées du monde entier ne trouverait pas une seule représentation d’un sourire éclatant avant 1787. On y voit des bouches entrouvertes et des dents, bien sûr, mais toujours connotées de façon négative. Cela suggère soit l’appartenance à la plèbe, soit la folie du sujet représenté, l’absence totale de contrôle de ses émotions. Dans la peinture d’histoire, une bouche ouverte et des sourcils froncés sont toujours le signe d’émotions violentes comme la peur, l’épouvante, le désespoir, la rage ou encore l’extase.

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